|
Le neurologue, le cerveau et l'enseignant
On ne saurait trop recommander la lecture du livre du Dr. Oliver Sacks, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Derrière ce titre incongru se cache une remarquable collection d'études de cas neurologiques, dans laquelle le jargon médical reste très limité et laisse souvent la place à des considérations presque philosophiques sur la nature du soi, de l'individu, de la pensée. Sacks aborde la psychologie en n'étant pas psychologue, et traite de médecine dans un domaine où l'attirail usuel (pharmacologie, chirurgie) semble bien dérisoire.
L'ouvrage se divise en quatre parties :
- Pertes traite de patients à l'intelligence et aux fonctions motrices intactes, mais dont certaines fonctions sensorielles et cognitives semblent irrémédiablement perdues : ainsi, le docteur P. sait reconnaître du premier coup d'oeil un icosaëdre, mais n'identifiera pas une rose – à moins de la sentir. C'est lui qui, par une étonnante métonymie visuelle, confondra la tête de son épouse avec le chapeau qu'elle lui tend.
- Excès traite a contrario de patients dont le cerveau s'emballe, fonctionne « trop bien » ou trop vite, les conduisant à l'exubérance. Les exemples de patients atteints du syndrome de Gilles de la Tourette, souffrant de tics, d'un humour ravageur et d'excès verbaux incontrôlés sont décrits avec une grande humanité, sans chercher à éluder les questions éthiques – doit-on ou non traiter un patient heureux de son état ?
- Transports est consacré aux étonnantes expériences vécues par des patients épileptiques, dont les crises provoquent parfois des réminiscences, des souvenirs incontrôlés, voire des visions mystiques.
- C'est sans doute par la quatrième partie, Le monde du simple d'esprit, que l'enseignant que je suis a été le plus touché. Dès l'introduction, Sacks questionne la prééminence qu'on accorde généralement aux facultés d'abstraction sur l'intelligence « concrète » pourtant essentielle pour mener une vie tolérable. À travers quatre exemples d'individus dont le Q.I. ne dépasse pas 60, il montre comment ces personnes inaptes à toutes les formes de « tests » peuvent, par une approche différente, montrer des capacités « normales », voire plus que normales, dans d'autres domaines. Telle jeune fille, incapable de réfléchir ou de se mouvoir normalement dans un contexte de tests cliniques, devient capable de danser et de jouer la comédie pourvu qu'on lui fournisse une histoire, un cadre narratif. Tel autre, incapable d'apprendre à lire, possède non seulement une mémoire musicale prodigieuse mais également la capacité de chanter et de ressentir la complexité de l'oeuvre de Bach. Oliver Sacks fait preuve d'une remarquable capacité à considérer ses patients comme des personnes à part entière avec leurs particularités, leurs faiblesses mais aussi leur force.
Dès lors, tout en restant conscient des limites de ce raisonnement, nous ne pouvons nous empêcher de penser à nos propres tests, à nos propres critères d'intelligence et de réussite... Bien sûr, nos élèves ne sont pas des cas cliniques, et leurs difficultés relèvent plus de mécanismes sociologiques et psychologiques que de lésions cérébrales. Pourtant, si un neurologue peut voir chez les simples d'esprits les capacités qui leur permettent de transcender leur handicap, de briller dans un domaine même s'ils restent limités dans bien d'autres, pourquoi en sommes-nous si souvent incapables chez nos élèves « normaux » ?Pourquoi se prend-on si souvent à dire « il est trop limité », « elle n'a rien à faire au lycée », et même le décourageant « des difficultés – poursuivez vos efforts ? »Il devrait exister autant de chemins qu'il y a d'élèves, autant de voies pour réussir... non pas pour « devenir quelqu'un » – ils le sont déjà – mais pour s'accomplir, avec toutes leurs singularités, leurs capacités d'abstraction et de concentration … ainsi que leurs talents, cachés ou non.
Sylvain André, membre associé au bureau.
|